Dossier

La musique de la peur

La musique est indissociable du cinéma d’horreur. Mais quels sont les ingrédients d’une bande-son qui accompagne, voire provoque, la peur? Décryptage avec Dany Kaenel, président de la Fachschaft de musicologie.

C’est l’été, il fait nuit et une jeune femme profite de la douceur de la mer pour prendre un bain de minuit. Elle effectue des mouvements de crawl lascifs, auréolée par la lumière de la lune. Une mélodie instrumentale, douce mais légèrement intrigante, rythme sa progression dans l’eau. Soudain, la musique se transforme: elle s’accélère et devient plus grave, laissant résonner deux notes, un mi et un fa, qui forment un intervalle paraissant incomplet. La musique s’accélère encore. La tête de la baigneuse disparaît brusquement sous l’eau.

La scène d’ouverture des Dents de la mer, film d’angoisse culte de Steven Spielberg sorti en 1975, n’a pas seulement marqué l’histoire du cinéma. Elle a également contribué à propulser le compositeur de la bande originale, John Williams, au rang d’icône. Un exemple parmi d’autres qui montre que la musique – qui joue de façon générale un rôle important au cinéma – est carrément indissociable des scènes qui font peur. «Avez-vous déjà essayé de regarder un film d’horreur en coupant le son? L’expérience n’est pas du tout la même!», commente Dany Kaenel.

Cet étudiant en master à l’Unifr et président de la Fach­schaft de musicologie est un fervent adepte de cinéma. Assez naturellement, son intérêt s’est tourné vers la musique de films, «qui présente une vaste palette stylistique et porte aussi bien sur la musique savante, dite ‹classique›, que sur les musiques actuelles». En marge de la réalisation d’une série de vidéos axées sur les liens entre musique et peur, il s’est demandé «comment on compose la peur». Il précise en riant qu’il n’est «pas en soi un fan de grands frissons». Mais que la musique anxiogène a cela de passionnant pour un·e chercheur·euse qu’elle «contient de nombreuses couches, qui doivent être abordées de façon pluridisciplinaire», notamment à travers la sociologie de la musique, la psychologie et la musicologie.

Pour comprendre le traitement de la peur par le cinéma – et, par ricochet, par la musique de films – il vaut la peine de revenir deux cents ans en arrière. Et de faire une analogie avec la peinture. «Le voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich (1818) illustre bien ce qui prévaut à l’époque romantique: il s’agit d’observer un phénomène potentiellement effrayant sans se mettre en danger.» Dans le même ordre d’idée, «le cinéma d’angoisse permet de ressentir – volontairement – des émotions négatives en toute sécurité». Bref, de jouer à se faire peur. Dany Kaenel souligne qu’il faut faire la différence entre les films comportant certaines scènes inquiétantes et les purs films d’horreur, «dont le but est de faire peur de A à Z».

Dans ces derniers, «la musique guide les spectateurs·trices, les avertissant lorsque l’intrigue s’apprête à devenir angoissante ou, à l’inverse, les invitant à se détendre quand le danger est écarté». Tout aussi importants que les sons, et même parfois davantage, «les silences sont des outils pour créer une ambiance, donner des informations au public». Or, «pour que les silences aient un impact, il faut logiquement qu’ils soient entrecoupés de sons, de musique».

Mais pourquoi donc les spectateurs·trices doivent-elles et ils être guidé·e·s au long d’un film qui fait peur? Est-ce une manière de les aider à tenir le coup, à ne pas subir l’angoisse de plein fouet? «Dans certains cas, la musique et le silence servent en effet de préparation; mais dans d’autres cas, ils amplifient à l’inverse l’effet de choc.» Dany Kaenel cite les fameux jump scare (ou coups d’effroi), soit le passage brutal d’une scène silencieuse à une scène bruyante.

Carotte et bâton sonores

Parfois, les responsables de l’habillage acoustique d’un film optent pour une autre technique, à savoir le «détournement» d’un air connu qui n’a pas été initialement conçu pour faire peur. Ce décalage, qui déstabilise le public, permet lui aussi de renforcer l’effet d’anxiété. «Un exemple célèbre est celui du film d’horreur Halloween 2 (1981), dans lequel le standard de jazz doucereux Mr Sandman est intégré à la bande son.» La Toccata et Fugue en ré mineur de Bach a pour sa part été reprise dans de nombreux longs métrages pour évoquer la figure de Dracula, ou tout simplement pour faire peur.

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Une recette, quatre ingrédients

Si le cinéma a recours à une multitude de techniques sonores pour générer l’angoisse, il est néanmoins possible de mettre le doigt sur quelques ingrédients qui reviennent quasi systématiquement. «J’en nommerais quatre principaux, note Dany Kaenel. Le premier est l’utilisation de dissonances par les compositeurs·trices de musique de films.» Autant de sons auxquels l’oreille n’est pas habituée, car ils sont peu utilisés dans la musique tonale conventionnelle. Et qui créent une sensation de malaise. «Il s’agit d’accords tendus, en suspens, qui cherchent à se résoudre mais ne le font jamais.»

Outre l’ouverture des Dents de la mer précitée, l’étudiant donne l’exemple célébrissime de la scène de la douche dans Psychose d’Alfred Hitchcock (1960), dont l’horreur est sublimée par le Herrmann chord du compositeur Bernard Herrmann. «La tension de cet accord mineur avec une septième majeure est due à l’addition de deux intervalles dissonants: une seconde mineure et une quarte augmentée, parfois nommée ‹intervalle du diable›».

Deuxième ressort récurrent de la musique qui fait peur: la répétition. «Faire tourner à l’infini un ou deux accords, par exemple en y ajoutant un peu de réverbération, rend l’assistance un peu folle! Surtout si ces accords sont dissonants.» Les films de John Carpenter, l’un des maîtres du cinéma fantastique, ont abondamment recours à cette technique. L’étrange est le troisième élément mis en avant par Dany Kaenel. «Les bandes originales des films d’angoisse font la part belle aux sonorités particulières ou aux bruits déformés; ils sont générés soit par des synthétiseurs, soit par des instruments eux aussi un peu étranges.» Le mega marvin, sorte d’assemblage de ressorts et de cordes montés sur une caisse de résonnance triangulaire, est l’un d’entre eux.

La psychologie en renfort

Pour terminer, le président de la Fachschaft de musicologie évoque l’utilisation par le cinéma d’angoisse «de ce qui est soudain, qui a un effet d’électrochoc». En tête de liste figurent sans surprise les jump scare. Ces sursauts acoustiques sont généralement provoqués par un cri strident ou une musique suraiguë. «Plus simplement, il peut s’agir d’une hausse brutale du volume de la musique au milieu d’une scène calme.» A noter que le recours à cet effet est en vogue. «Tandis que dans les années 1930-1950, on comptait en moyenne 2,6 jump scare par film d’angoisse, ils sont désormais au nombre de 10.»

Outre ces quatre ingrédients de base, la recette d’une musique de film d’angoisse efficace en comporte bien évidemment d’autres. Le rythme est l’un d’entre eux. Dans Les Dents de la mer, on joue sur une accélération des deux fameuses notes répétées en boucle pour faire monter la peur. «La psychologie a montré que l’être humain a tendance à caler son rythme cardiaque sur celui de la musique», relève Dany Kaenel. Dans les années 2000 est venu s’ajouter un nouvel outil, les low-frequency effects (LFE). «Il s’agit de sons d’ambiance très bas, généralement omniprésents durant le film.» Difficiles à percevoir, ces sons peuvent produire des effets de malaise, d’anxiété, de troubles ou de terreur.

Moins c’est plus

On l’aura deviné, la musique du long métrage Les Dents de la mer est considérée par les spécialistes, aux côtés de celle de Psychose, comme faisant partie des plus marquantes du genre. «Ces longs métrages représentent deux tournants successifs dans le cinéma d’horreur; leurs bandes-son respectives comportent de nombreuses caractéristiques que l’on retrouvera ailleurs.» Dans Psychose, on quitte l’omniprésence de la musique au cinéma. «Bernard Herrmann a opté pour une musique d’ambiance, qui varie, voire disparaît.» Selon l’étudiant en musicologie, cette pratique s’est par la suite imposée sur les écrans. En ce qui concerne Les Dents de la mer, Dany Kaenel met en avant la révolution qui a consisté «à pousser le minimalisme jusqu’à l’extrême, à faire de très peu – en l’occurrence deux notes dissonantes – quelque chose d’entêtant, de lourd, de terrorisant».

Et Dany Kaenel, sur quelle musique de film joue-t-il le plus volontiers à se faire peur? «Celle de Psychose!», répond sans hésiter le musicien et cinéphile. «J’apprécie aussi beaucoup les ambiances sonores créées par Danny Elfman pour les films de Tim Burton, notamment Beetlejuice (1988).» Autre pépite mise en avant par l’étudiant de l’Unifr, Sans un bruit: jour 1 (2024). «Dans ce film, dès qu’un personnage fait le moindre bruit, des monstres peuvent le détecter.» Dès lors, toute la bande sonore est paradoxalement construite… autour du silence.

Notre expert Dany Kaenel est étudiant de master en musicologie et il préside la Fachschaft Musico. Il est par ailleurs pianiste amateur et chanteur au sein du groupe Mad Mondays.
dany.kaenel@unifr.ch